(Article issu de la deuxième édition des Lib’Drinks Genève, tenue le 12 mai 2026 au Floky La Loutre, et que j’ai eu l’occasion de modérer pour la première fois)
Le 12 mai 2026, la deuxième édition des Lib’Drinks devant une salle comble. Le thème : « Sécurité ou liberté ? Le dilemme suisse à l’ère numérique. » Aux côtés de Marc Loebekken, Head of Legal de Proton, de Jean-Marc Rickli, directeur des risques globaux au Geneva Centre for Security Policy, et de Jean-Pierre Pasquier, député au Grand Conseil et colonel d’État-Major Général, nous avons exploré pendant près d’une heure trente, devant une assistance deux fois plus nombreuse qu’à la première édition d’avril, ce que signifie aujourd’hui défendre une société libre face à des menaces qui ont changé de nature.
La précédente édition avait été conduite par mon coorganisateur Ramon Pomareta ; il revenait cette fois à mon tour d’en tenir la modération. Je voudrais ici reprendre les principales lignes du débat, et restituer, dans le respect du format informel qui caractérise les Lib’Drinks, les idées qui m’ont paru en émerger.
Si je suis honnête, la tension entre liberté et sécurité n’est pas un dilemme nouveau. C’est même l’une des questions fondatrices de toute communauté politique. Mais elle a changé de nature. Pendant des siècles, elle relevait des philosophes, des juristes, et de quelques moments décisifs où les sociétés choisissaient — ou subissaient — un arbitrage. Aujourd’hui, c’est une question technique permanente, qui se rejoue chaque semaine, dans des décisions prises par des ingénieurs, des magistrats et des fonctionnaires fédéraux. Les technologies l’ont rendue concrète d’une manière qu’elle ne l’avait jamais été. Et c’est précisément cette transformation que nous avons cherché à explorer ce soir-là.
Pour ouvrir le débat, Jean-Marc Rickli a posé un cadre philosophique d’une rare clarté. La sécurité, a-t-il rappelé, est l’une des tâches régaliennes fondatrices de l’État ; et l’État de droit consiste précisément à restreindre certaines libertés pour rendre possible une vie commune. Cette logique, qui valait pour un monde de superpuissances en relation symétrique, s’applique mal à un environnement où la puissance s’est diffusée jusqu’à l’individu — et bientôt jusqu’à la machine. Huit milliards de menaces potentielles, comme il l’a formulé. La technologie ne se contente plus de transformer la guerre ou la diplomatie ; elle reformule la manière dont les sociétés perçoivent le monde. Cinq grands modèles de langage américains et trois chinois déterminent désormais, sans contrepoids, la grammaire cognitive d’une génération entière.
Marc Loebekken a traduit ce cadre conceptuel en arbitrages techniques concrets. Sur le chiffrement du contenu des communications — c’est-à-dire la lecture systématique des messages privés —, les autorités suisses ont fait preuve de la lucidité nécessaire. Le projet européen dit de Chat Control, qui propose précisément cette intrusion, n’est pas à l’agenda fédéral. C’est tant mieux. Mais la révision en cours de l’ordonnance sur la surveillance des télécommunications (SCPT) déplace la ligne de front sur le terrain des métadonnées : qui communique avec qui, à quelle heure, depuis quelle adresse. La jurisprudence actuelle du Tribunal fédéral juge cette intrusion proportionnée. Celle de la Cour de justice de l’Union européenne la considère comme excessive. La Suisse s’apprête donc à se doter d’un régime de surveillance plus intrusif que celui de ses voisins immédiats — précisément le retournement qu’un pays qui se pense champion de la sphère privée devrait éviter. La motion Gapany, acceptée en décembre 2025 par le Conseil des États, oblige le Conseil fédéral à revoir sa copie. Le deuxième paquet de la révision de la loi sur le renseignement, axé sur les cybermenaces, arrive en consultation cet été. Le combat n’est donc pas terminé.
À mesure que la discussion progressait, une seconde tension est apparue, qui m’a paru plus profonde encore que la première. Le dilemme entre liberté et sécurité ne se joue plus seulement entre l’État et le citoyen. Il se déplace désormais entre l’État et les acteurs privés étrangers qui structurent notre espace numérique. Jean-Pierre Pasquier l’a rappelé sans détour : aussi essentielle soit-elle, la responsabilité individuelle a ses limites tant que quatre-vingt-quinze pour cent des Genevoises et des Genevois utilisent WhatsApp, Gmail et Instagram dans leur quotidien. Les récents marchés publics SaaS de la Confédération ont été attribués à quatre fournisseurs : trois américains et un chinois. Aucun européen. Aucun suisse. À l’opposé, la Confédération a fait, en décembre 2025, le choix lucide de ne pas retenir Palantir pour ses fonctions de renseignement intérieur — choix que la France n’a pas su faire, et dont elle paie aujourd’hui le prix opérationnel. La capacité d’arbitrage existe donc ; encore faut-il qu’elle s’exerce de manière cohérente et systématique.
C’est peut-être ici que le débat a touché à sa question la plus structurante : la Suisse a-t-elle encore la vision stratégique nécessaire pour faire ces arbitrages dans la durée ? Jean-Pierre Pasquier l’a admis : la Suisse excelle à créer, à innover, à former. Mais elle est incapable d’industrialiser. L’anecdote rapportée par Jean-Marc Rickli en a été l’illustration la plus crue. Un chercheur formé en Suisse, dont le doctorat en machine learning à l’IDSIA et le post-doctorat ont été financés par le Fonds national suisse, a cofondé DeepMind à Londres pendant cette période. À la fin de son contrat, la Confédération lui a envoyé une lettre lui demandant de quitter le pays sous trois mois. Il est resté à Londres. DeepMind a depuis été cédée à Google pour quatre cents millions. Le même schéma s’est rejoué avec Syngenta — vendue à un acteur chinois sans qu’aucune analyse stratégique sérieuse n’ait été conduite au-delà du strict respect du droit de la concurrence. L’argent du contribuable suisse a formé des fondateurs ; la plus-value est partie ailleurs. Et derrière chaque cas, c’est la question de notre rapport stratégique au capital industriel et au savoir-faire qui est posée.
Les questions du public ont prolongé ces fils, parfois mieux que mes axes initiaux. Olivier d’Ancona a porté la distinction entre souveraineté des États et souveraineté des individus avec une intensité qui a structuré une partie du débat. Nicholas Niggli a rappelé que nos hautes écoles, magnifiques, finissent trop souvent par financer la croissance des autres. Anthony Fejoz a mis le doigt sur un double standard difficile à défendre : nous savons réguler la viande aux hormones ou la pharma américaine, mais nous traitons le tabou de la régulation numérique avec une déférence qu’on retrouve dans peu d’autres domaines.
Le rôle du Centre de Genève pour la Neutralité, dans cet écosystème, est précisément de fournir l’espace où ces conversations peuvent avoir lieu — et de transformer les constats en outils. Notre Digital Manifesto, et le futur Neutral Tech Label, sont nos contributions concrètes à cette refondation : un référentiel exigeant en matière d’open source, d’auditabilité et de souveraineté des infrastructures, conçu pour donner aux institutions un instrument opérationnel plutôt qu’une déclaration d’intention.
Les Lib’Drinks Genève s’inscrivent dans la même logique. Pas pour imposer une ligne. Pas pour servir un parti. Mais parce que la Suisse, dans son histoire, n’a jamais avancé par grands leaders solitaires. Elle a toujours avancé par des cercles de personnes capables de discuter franchement, d’écouter sans renoncer à leurs convictions, et de produire ensemble des idées partagées. Le 12 mai a été l’un de ces moments. Il y en aura d’autres — le prochain rendez-vous est fixé au 9 juin, sur la question de la mobilité urbaine..