Pourquoi les bons diplomates sont (presque) toujours de mauvaises personnes

Publié le 23.10.2026

Le point de départ est personnel. J’ai étudié les mathématiques à l’EPFL, et il m’en reste un réflexe : devant un problème complexe, chercher la structure plutôt que l’impression. J’ai été élu au Conseil municipal de la Ville de Genève très jeune, réélu, puis porté à la tête de mon parti. Je suis ensuite parti travailler pour le Département fédéral des affaires étrangères à l’ambassade de Suisse à Belgrade, avant de rentrer et de m’engager au niveau fédéral. En quelques années, j’ai donc pu observer le jeu du pouvoir à des étages très différents : un parlement communal, le Palais fédéral, ainsi que le système politique serbe.

Ce que j’en retiens tient en une phrase : les pays changent, les gens changent, les cultures changent, mais certaines logiques du pouvoir sont exactement les mêmes partout. Elles s’extraient, elles se modélisent et elles s’enseignent. C’est ce que j’ai voulu montrer aux étudiantes et étudiants de la SDSA, avec deux modèles. Le premier, tiré de The Dictator’s Handbook de Bruce Bueno de Mesquita et Alastair Smith (2011), explique comment un dirigeant survit face à son propre camp. Le second, tiré de The Evolution of Cooperation de Robert Axelrod (1984) et rendu jouable par Nicky Case dans The Evolution of Trust, explique comment deux acteurs apprennent – ou non – à se faire confiance. Le diplomate, c’est l’homme coincé entre les deux.
Trois hommes qui ont « changé » – ou pas

J’ai commencé par trois figures. Dmitri Medvedev, président, plutôt à tendance libéral, de la Russie de 2008 à 2012 – « la liberté vaut mieux que la non-liberté », Skolkovo, le reset avec Obama – devenu depuis 2022 la voix la plus dure du régime. J.D. Vance, qui en 2016 qualifiait Donald Trump d’« héroïne culturelle » et le comparait en privé à Hitler, avant de devenir son vice-président en 2025. Et Léopold II, monarque constitutionnel tenu en bride par son parlement à Bruxelles, roi bâtisseur du Cinquantenaire – et, dans le même temps, propriétaire privé de l’État indépendant du Congo, où le travail forcé du caoutchouc a fait plusieurs millions de morts.

Aucun des trois n’a changé de valeurs. Tous les trois ont changé de clés – de ceux dont dépendait leur survie. Léopold II en est l’illustration la plus pure : le même homme dans deux jeux. En Belgique, beaucoup de clés et une richesse qui vient des citoyens ; au Congo, une douzaine d’officiers et une richesse qui sort du sol. Nicky Case le résume en une formule que j’ai gardée au tableau toute la soirée : le jeu définit les joueurs.

Un axiome, deux théorèmes
Je présente volontiers le premier modèle comme une démonstration. L’axiome : un responsable politique cherche d’abord à rester en place. Ce n’est pas un jugement moral, c’est une hypothèse de travail – et elle suffit à déduire presque tout le reste.
Premier théorème : personne ne règne seul. Un dirigeant ne construit pas les routes, ne lève pas l’impôt et ne défend pas le pays lui-même. Il a besoin de ceux qui le font pour lui, et ceux-là sont ses clés du pouvoir : les personnes sans lesquelles il tombe. Dans une dictature, elles sont une douzaine – des généraux, des percepteurs, des gouverneurs. Dans une démocratie, elles sont des millions, regroupées en blocs : paysans, retraités, propriétaires. La différence entre les deux systèmes n’est donc pas d’abord morale. C’est une différence de nombre : combien de clés faut-il tenir pour tenir le pays ? Les subventions agricoles, les niches fiscales et les découpages électoraux ne sont pas des accidents de la démocratie ; c’est la manière dont elle paie ses clés.

Deuxième théorème : contrôler le trésor. Les clés se paient, et la question décisive est de savoir d’où vient l’argent. Quand la richesse sort du sol – pétrole, or, diamants – les citoyens deviennent inutiles : une mine tourne avec des esclaves qui meurent, et deux routes suffisent, du port à la mine et du palais à l’aéroport. C’est la Guinée équatoriale, c’est le Venezuela, c’était le Congo de Léopold. Quand la richesse vient des gens, comme chez nous, le dirigeant est forcé de les éduquer, de les soigner et de les rendre productifs, parce que c’est d’eux qu’il tire ce qu’il redistribue ensuite à ses clés. Les démocraties ne sont pas de meilleurs endroits où vivre parce que leurs dirigeants sont meilleurs. Elles le sont parce que l’intérêt de leurs dirigeants coïncide, par construction, avec celui de citoyens productifs.

Ces règles, je les ai vues à l’œuvre à chaque étage. Au Conseil municipal, où une poignée de personnes font les listes. À Berne, où la concordance est un équilibre entre des blocs trop larges pour être purgés. À Belgrade, où chaque chapitre de la négociation européenne se lit comme un transfert vers la coalition au pouvoir. À Moscou, où la rente paie une coalition minuscule. Les cultures changent le vocabulaire, pas la grammaire.

Le jeu de la confiance
Le deuxième modèle, nous l’avons joué en direct. The Evolution of Trust, le jeu interactif de Nicky Case, met deux joueurs devant une machine : chacun peut y glisser une pièce ou tricher. Coopérer coûte 1 et rapporte 3 à l’autre. En un seul tour, tricher est la stratégie rationnelle : c’est le dilemme du prisonnier déguisé en machine à pièces. Le problème n’est pas la nature humaine, c’est le nombre de tours.

Viennent ensuite les personnages – Toujours-tricheur, Toujours-coopérant, Rancunier, Détective, Copieur – et le tournoi qui les oppose sur des centaines de tours. Avant de lancer la simulation, j’ai demandé à la table de parier sur le vainqueur. Presque personne n’a misé sur le plus simple. C’est pourtant le Copieur qui gagne : coopérer d’abord, puis rendre coup pour coup. Exactement ce qu’Axelrod avait découvert en 1980, quand quatre lignes de code avaient battu des dizaines de programmes sophistiqués conçus par des théoriciens des jeux. Les quatre vertus du gagnant tiennent en quatre mots : gentil (ne jamais trahir le premier), réactif, indulgent, lisible.

La suite du jeu introduit l’erreur. Avec 5 % de mauvais coups involontaires, deux Copieurs s’enferment dans une vendetta sans fin, et c’est une variante plus indulgente – le Chaton-copieur, qui pardonne une trahison isolée – qui l’emporte. Avec trop d’erreurs, tout s’effondre et les tricheurs reviennent. Il existe donc un niveau optimal de pardon : ni trop, ni trop peu.
Trois conditions, et trois seulement, permettent à la confiance d’apparaître entre des acteurs qui ne s’aiment pas : des interactions répétées (l’ombre du futur), un jeu à somme non nulle (un gagnant-gagnant possible) et peu de malentendus (un bruit faible). Les trêves spontanées des tranchées de 1914, le « trust but verify » de Reagan et Gorbatchev, ou à l’inverse la vendetta de sanctions entre l’Union européenne et la Russie depuis 2014 se lisent tous avec cette grille.

Le miroir : pourquoi le diplomate est une mauvaise personne
C’est ici que les deux modèles se rejoignent. Le diplomate joue le jeu de la confiance avec son homologue – mais il le joue au nom d’un dirigeant qui, chez lui, joue les règles du pouvoir. Et l’homologue d’en face est dans la situation exactement symétrique. Quand les deux jeux se contredisent, c’est toujours le jeu intérieur qui gagne : la survie du chef dépend de ses clés, pas de la parole donnée à l’étranger.

La conséquence est mécanique : le diplomate trahit sur commande. Les garanties de Budapest données à l’Ukraine en 1994, la Libye dénucléarisée en 2003 puis bombardée en 2011, l’accord sur le nucléaire iranien négocié pendant deux ans par Kerry et Zarif puis dénoncé en 2018 : chaque fois, un dirigeant a payé ses clés avec la réputation de son pays, et les diplomates qui avaient bien joué n’y pouvaient rien. Dans le cas iranien, Zarif a même été puni par ses propres clés pour avoir fait confiance.
Le reste découle du même principe. La parole sans coût n’engage à rien, donc le diplomate ment par omission et cultive l’ambiguïté. L’amitié est un outil de collecte d’information. L’aide au développement est, bien souvent, l’achat d’une politique étrangère auprès d’un autocrate qui la revend à sa douzaine de clés – moins cher que de convaincre un parlement. Et le diplomate a lui-même ses clés : son ministre, sa carrière, ses prochains postes. Chaque rapport envoyé à la capitale est aussi un coup joué dans ce petit jeu de cour. Talleyrand, Metternich, Kissinger : les diplomates les plus admirés de l’histoire sont des hommes qu’aucun d’entre nous n’aurait voulus comme amis. Ce n’est pas un hasard.

Je connais ce dilemme de l’intérieur. À chaque décision, je sens la balance entre mon intérêt de survie politique et l’intérêt du pays. Garder un canal ouvert avec une capitale devenue infréquentable sert le pays ; c’est même la fonction d’un État neutre, celui qui parle encore à tout le monde quand plus personne ne le fait. Mais mes clés – électeurs, parti, réseaux – ne récompensent pas celui qui le fait ; elles le punissent. Le jeu intérieur a l’horizon de la prochaine élection, le jeu extérieur celui de la prochaine décennie. Il n’existe pas de diplomate qui choisisse toujours le pays : il est éliminé au premier tour. Ni de diplomate qui choisisse toujours sa survie : ce n’est plus un diplomate, c’est un courtisan. Le métier, c’est la dose.

Le « presque »
Et pourtant mon titre dit « presque ». Les trois conditions de la confiance identifiées par Axelrod sont, mot pour mot, les trois fonctions de la diplomatie. La répétition : les institutions, l’ONU, le cycle des sommets, les ambassades permanentes depuis la Renaissance italienne – la diplomatie fabrique l’ombre du futur. La somme non nulle : trouver le gagnant-gagnant est le métier même du négociateur. Le faible bruit : le protocole, le téléphone rouge, les canaux discrets – la diplomatie est une machine à distinguer l’erreur de la trahison. Elle n’est pas le jeu ; elle est ce qui crée les conditions du jeu.
Le diplomate est aussi le seul acteur du système dont l’horizon est long. Trente ans de carrière face aux mêmes homologues, pendant que les dirigeants passent. Structurellement, c’est un Copieur indulgent dans un monde de tricheurs à horizon court. C’est pour cela que les corps diplomatiques se comprennent par-dessus les frontières mieux qu’ils ne comprennent parfois leurs propres capitales.

La neutralité suisse, enfin, se lit comme la stratégie gagnante du tournoi : jamais la première à frapper, prévisible, indulgente, avec une réputation accumulée depuis 1815. Elle est crédible parce que les clés internes du pays ne gagnent rien à trahir – et fragile dès que l’on touche à ces clés. Le bon diplomate est donc gentil, réactif, indulgent et lisible, non par morale, mais parce que son pays jouera encore dans cinquante ans contre les mêmes partenaires. La réputation est son seul capital.

Trois outils à emporter
J’ai conclu sur trois réflexes, ceux que j’avais promis en début de soirée.

1. Compter les clés. Devant n’importe quelle décision politique incompréhensible, demandez-vous qui sont les cinq personnes sans lesquelles le décideur tombe. La décision devient lisible.

2. Compter les tours. Devant n’importe quelle trahison, demandez-vous quel était l’horizon de celui qui a trahi. Un horizon court explique presque tout.

3. Mesurer le bruit. Devant n’importe quelle escalade, demandez-vous s’il existe un canal pour distinguer l’erreur de l’intention. S’il n’y en a pas, créez-le : c’est le métier.

Le bon diplomate est une mauvaise personne parce qu’il joue pour quelqu’un dont la survie passe avant sa parole. Il est « presque » bon parce qu’il est le seul à passer sa vie à allonger l’ombre du futur. On ne peut pas faire confiance à sa bonté ; on peut faire confiance à son calcul.

J’ai laissé la dernière question à la table, en reprenant la phrase de Nicky Case : si le jeu définit les joueurs, qui définit le jeu – et avez-vous envie d’être celui-là ?