Hier soir, à l’invitation du département conférences de la SDSA, l’association des étudiants en relations internationales de l’UNIGE (Swiss Diplomacy Student Association), j’ai eu le plaisir de prendre part à un débat intitulé La neutralité suisse : héritage ou obstacle ? Aux côtés de Cédric Dupont, professeur de relations internationales à l’IHEID spécialisé en commerce international, et de Maxime Walder, post-doctorant à l’UNIGE spécialisé dans le comportement des partis et des votants, nous avons exploré ce que signifie, en 2026, défendre la neutralité — au-delà du slogan.
Trois idées que j’ai voulu y porter.
D’abord, la neutralité doit se penser à plusieurs étages. Le premier est juridique : les Conventions de La Haye de 1907 codifient les obligations d’un État neutre en temps de conflit, et de ce strict point de vue, la Suisse n’a jamais cessé d’être neutre — y compris en reprenant les sanctions européennes contre la Russie. Le second étage est plus exigeant : on n’est neutre que si les autres nous reconnaissent comme tel. Cela suppose une indépendance réelle, une crédibilité construite dans la durée et une cohérence diplomatique. Le troisième étage, enfin, serait l’isolement total — une neutralité parfaite sur le papier, sans aucune utilité internationale. Personne à Genève ne peut souhaiter cela. C’est entre les deux premiers étages que se joue notre marge de manœuvre, et c’est précisément là que le travail politique compte.
De plus, Genève reste une plateforme essentielle, et il faut la défendre activement à Berne. La Suisse représente toujours les intérêts diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis, entre Cuba et les États-Unis, entre le Canada et l’Iran, entre la Russie et la Géorgie. Lorsque les discussions récentes entre Washington et Téhéran ont eu lieu, c’est à Genève qu’elles se sont tenues — pas à Mascate. Notre infrastructure financière a permis des échanges qu’aucun autre acteur ne pouvait faciliter. Cet écosystème — diplomatique, humanitaire, juridique, financier, académique — est un atout stratégique difficile à reconstruire si on le laisse s’éroder. Or, depuis deux ans, le Parlement coupe : le Geneva Centre for Security Policy a été davantage réduit, en proportion, que d’autres entités fédérales ; le DFAE a perdu septante-sept postes ; la Genève internationale n’a été sauvée qu’in extremis par un crédit d’urgence. Membre de la commission de sécurité de mon parti à Berne, je constate que la Suisse romande y est sous-représentée et que la valeur stratégique de Genève y est mal comprise. C’est un combat politique qui doit être mené avec constance.
Et dernièrement, il n’y a pas de neutralité crédible au XXIᵉ siècle sans souveraineté numérique. Nous tenons, à juste titre, à notre indépendance alimentaire et énergétique. Nous l’avons inscrite dans nos lois et défendue dans nos votations. Mais lorsque nos données fiscales, médicales, industrielles et diplomatiques transitent presque toutes par des infrastructures contrôlées hors d’Europe, parler de neutralité en ignorant le numérique est une contradiction. C’est la raison pour laquelle, avec Raimondo Pictet et Simon Jeannin, nous avons fondé le Geneva Center for Neutrality et publié un Digital Manifesto pour une Suisse numériquement neutre. Nous y travaillons aujourd’hui à un Neutral Tech Label : un référentiel exigeant en matière d’open source, d’auditabilité et de souveraineté des infrastructures, pensé pour redonner à la Suisse une carte stratégique à jouer dans un monde fracturé. L’affaire Crypto AG nous a rappelé, brutalement, ce qu’il en coûte de laisser cette confiance se déliter. Il serait coupable de ne pas en tirer les conséquences.
Je remercie la SDSA pour la qualité du cadre, ainsi que Cédric Dupont et Maxime Walder pour la franchise des échanges. Le travail continue — au GCN, à Berne, et dans les espaces de discussion comme celui d’hier soir.