La place financière suisse face à un monde fragmenté

Publié le 22.04.2026

(Article issu de mon intervention d’ouverture à la deuxième édition du cycle « Place financière suisse et neutralité », tenue à la Société de Lecture le 22 avril 2026.)

Le 22 avril 2026, le Centre de Genève pour la Neutralité a tenu, dans une salle historique de la Société de Lecture, la deuxième édition de son cycle de débats sur la place financière suisse et la neutralité. Le thème de cette édition : la souveraineté financière dans un monde fragmenté. L’auditoire réunissait une Conseillère aux États, plusieurs députés du Grand Conseil genevois, des membres du GCN, et de nombreux acteurs de la place financière et de la Genève internationale. J’ai eu l’honneur d’ouvrir cette soirée.

Je voudrais ici reprendre les principales lignes de mon intervention d’ouverture, et restituer, dans le respect des règles de Chatham House qui ont encadré la soirée, les grands axes du débat qui a suivi.

Si je suis honnête, le bonheur de présider cette deuxième édition n’est pas en parfaite corrélation avec la situation actuelle du monde. Nous sommes revenus à un environnement international beaucoup plus fragmenté qu’il y a dix ou quinze ans. Une guerre en Europe. Une guerre au Moyen-Orient. Une compétition stratégique entre grandes puissances qui ne se contente plus de structurer la diplomatie mais qui pénètre désormais le commerce, la finance, la technologie, et jusqu’aux infrastructures de base de notre quotidien.

Or la Suisse, et c’est une conviction personnelle, a bénéficié pendant des siècles précisément du contraire : la croissance mondiale, la connectivité, sa capacité à servir de plateforme entre des intérêts divergents. Cette position, aujourd’hui, est mise en question par un monde qui vacille. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons fondé le Centre de Genève pour la Neutralité, et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous tenons à organiser ce type de débat. Pour comprendre, simplement, où nous nous situons et où nous voulons aller.

Pour ouvrir le débat de fond, nous avons eu l’honneur d’accueillir le keynote de Peter Nathanial, venu spécialement de Floride. Sa contribution, intitulée « A World Too Tangled for Simple Power Maps », a posé un cadre intellectuel d’une rare densité. Sa thèse centrale, que je me permets de restituer à grands traits, peut se formuler ainsi : dans un monde devenu hyper-interconnecté, plus aucune action étatique ne reste contenue dans ses frontières d’origine. La guerre en Iran de 2026 en a été la démonstration brutale. Les frappes du 28 février ont eu des effets que leurs initiateurs n’avaient ni voulus, ni prévus, ni maîtrisés : un choc énergétique mondial, des prix du grain qui s’envolent en Afrique de l’Ouest, des fonds de pension suisses qui rééquilibrent leurs profils de risque, des capitaux du Golfe qui se déplacent vers Zurich. Pour la Suisse non-belligérante, le coût annuel de cette guerre a été chiffré autour de 4,9 milliards de francs — soit environ 1 200 francs par ménage. Pour un pays qui n’a pris part à rien.

Le second axe du keynote dépasse le cadre du conflit iranien. Le monde, soutenait l’orateur, n’est plus unipolaire, ni bipolaire, ni tripolaire. Il est devenu poly-polaire : une trame de dizaines de nœuds d’influence, chacun disposant d’une marge d’action propre, aucun n’étant capable de dicter le système dans son ensemble. Les puissances moyennes — l’Inde, la Turquie, les Émirats, le Brésil — ne sont plus des récipiendaires passifs de pressions extérieures ; elles sont devenues des acteurs stratégiques à part entière, refusant d’aligner leurs intérêts sur un axe unique. Dans un tel monde, la diplomatie ne consiste plus à choisir un camp ; elle consiste à gérer simultanément des relations multiples, parfois contradictoires, sans sacrifier la crédibilité qui rend possible chacune d’elles.

Et c’est précisément ici que la position suisse devient inconfortable. Notre cadre de neutralité, hérité largement des Conventions de La Haye de 1907, peine à intégrer les contradictions structurelles d’un monde poly-polaire. Comment articuler la neutralité légale et la dépendance sécuritaire que crée l’achat des F-35 américains ? Comment maintenir une politique de sanctions cohérente alors que les arbitrages ont varié entre l’Ukraine et l’Iran ? Comment préserver le rôle institutionnel de Genève — ses bons offices, son rôle humanitaire, sa fonction de plateforme — quand le terrain neutre lui-même est en train de s’éroder ? Ces questions n’admettent pas de réponses simples, et la conclusion la plus claire qu’on puisse tirer du keynote est sans doute celle-ci : la neutralité ne peut plus se tenir passivement. Elle doit être activement maintenue, constamment renégociée, et périodiquement redéfinie. À chaque fois que le monde change de structure, le sens même de s’en tenir à l’écart change avec lui.

Le panel qui a suivi, conduit selon les règles de Chatham House, a permis d’approfondir plusieurs de ces tensions. Je n’en restituerai pas les contributions individuelles, par respect du cadre fixé en ouverture. Mais quelques fils communs méritent d’être retenus. La cohérence d’application de notre politique de neutralité a été identifiée comme l’un des principaux facteurs d’érosion de notre crédibilité internationale. La nécessité de distinguer plus rigoureusement neutralité juridique et équivalence morale a été largement partagée. Le rôle de Genève comme infrastructure de la médiation et de l’humanitaire a été défendu, mais avec lucidité sur la fragilité de cet héritage. Et la place financière suisse a été décrite, à juste titre, comme un test stratégique : sa capacité à attirer des capitaux du Golfe ou de la diaspora russe en période de turbulence est commercialement bénéfique, mais elle pose une question politique de fond — voulons-nous être les bénéficiaires passifs de l’instabilité, ou les architectes actifs de la stabilité ?

La discussion ouverte qui a clos la soirée a montré, plus encore que le panel lui-même, à quel point ces questions sont vives dans la place de Genève. Banquiers, diplomates, parlementaires, universitaires, entrepreneurs : chacun, depuis sa position, perçoit l’urgence d’une refondation, et chacun, depuis sa position, en mesure la difficulté.

Le rôle du Centre de Genève pour la Neutralité, je l’ai dit en ouverture, est précisément de fournir l’espace où ces conversations peuvent avoir lieu. Pas pour imposer une ligne. Pas pour servir un parti. Mais parce que la Suisse, dans son histoire, n’a jamais avancé par grands leaders solitaires. Elle a toujours avancé par des cercles de personnes capables de discuter franchement, d’écouter sans renoncer à leurs convictions, et de produire ensemble des idées partagées. Le 22 avril a été l’un de ces moments. Il y en aura d’autres.