(Article issu de mon intervention au panel co-organisé avec la Geneva School of Diplomacy, le 15 avril 2026.)
Le 15 avril 2026, le Centre de Genève pour la Neutralité a co-organisé avec la Geneva School of Diplomacy un débat intitulé « The Strategic Benefits of Swiss Neutrality in Today’s International System ». Quatre intervenants de premier plan ont accepté l’invitation : l’ambassadeur Tobias Privitelli, directeur du Geneva International Centre for Humanitarian Demining ; l’ambassadeur Jean-Daniel Ruch, ancien représentant de la Suisse en Serbie, en Israël et en Turquie, et membre du conseil consultatif de la GSD ; Claude Béglé, ancien conseiller national et ancien membre de la Commission de politique extérieure ; et Nicolas Niggli, ancien secrétaire général adjoint du Conseil d’État genevois, aujourd’hui à la tête d’AlVenture Studio. Mon rôle était d’ouvrir la soirée en posant le cadre. Je voudrais ici reprendre les fils principaux de cette intervention, et restituer ce que le débat en a fait.
La Suisse est neutre depuis quatre cents ans. Mais l’illustration la plus parlante de ce que cela signifie aujourd’hui tient en un fait récent : nous avons refusé que le territoire suisse soit utilisé par les États-Unis pour le survol de leurs avions militaires lors de leur campagne en Iran. Au même moment, nous représentions officiellement les intérêts américains à Téhéran, et les intérêts iraniens à Washington. Voilà le paradoxe qui définit la neutralité opérationnelle : refuser le service militaire à une puissance, mais lui assurer simultanément un canal diplomatique avec son adversaire. Ce n’est ni indifférence, ni opportunisme. C’est une posture cohérente, mais qui exige d’être expliquée à chaque génération.
Cette neutralité, aujourd’hui, est mise sous pression — y compris à l’intérieur. Il y a quelques semaines, le Conseil national a rejeté par 128 voix contre 60 l’initiative visant à inscrire un concept strict de neutralité dans la Constitution. Ce qui est plus rare, et donc plus significatif : il a aussi rejeté l’idée même d’un contre-projet. Le Conseil des États, pour sa part, s’est divisé en deux parts strictement égales — 21 voix pour, 21 voix contre un contre-projet. Ces chiffres mesurent une fracture nationale qu’on aurait tort de minimiser. Parallèlement, le Conseil fédéral a publié il y a deux mois sa politique de sécurité 2026, qui n’évoque plus la neutralité comme un principe central, mais comme un outil utile aux côtés d’un rapprochement avec l’OTAN. Ce sont là des changements structurels. Le moment est venu de poser ouvertement les questions de fond.
J’ai voulu structurer le débat autour de trois mots du titre : neutrality, matter, today. Trois questions, donc : que recouvre la neutralité aujourd’hui ? Comment l’employons-nous concrètement ? Et que voulons-nous en faire dans le monde qui vient ?
Jean-Daniel Ruch a apporté à cette première question la réponse la plus structurée de la soirée, en distinguant trois étages : le droit de la neutralité (la Convention de La Haye de 1907, qui interdit de fournir un avantage militaire à une partie au conflit) ; la politique de neutralité (la marge de manœuvre que se donne le Conseil fédéral, sur les sanctions notamment) ; et la perception de la neutralité, qui détermine notre soft power et notre capacité à exercer un rôle de médiateur. Cette distinction est essentielle. Elle permet de comprendre pourquoi nos sanctions contre la Russie, parfaitement compatibles avec le droit de neutralité, ont pu être perçues — par Moscou comme par d’autres — comme une violation. La neutralité juridique et la neutralité perçue ne se commandent pas par les mêmes leviers.
Tobias Privitelli a complété ce cadre par une lecture humanitaire et opérationnelle, rappelant comment la Suisse a su, à la fin des années 1990, transformer une position diplomatique en niche d’expertise globale — notamment dans le déminage humanitaire, où nos standards font aujourd’hui référence. Sa thèse était simple : la neutralité ne protège pas mécaniquement (l’Allemagne nazie a envahi cinq pays neutres ; l’URSS, quatre), mais elle ouvre un espace où l’on peut construire des normes durables. Elle est un instrument, pas une assurance.
Claude Béglé a rappelé que la neutralité suisse, avant d’être éthique, a été imposée par le Congrès de Vienne de 1815 pour faire de notre territoire une zone tampon. Elle est devenue une part de notre ADN diplomatique, mais ses origines sont historiques avant d’être morales. Sa thèse est que la valeur ajoutée de la diplomatie suisse moderne tient moins à la neutralité comme statut qu’à une manière de regarder les conflits : prendre au sérieux toutes les parties, comprendre les motivations, refuser de juger avant de comprendre. Une neutralité du regard, plus que de la posture.
Nicolas Niggli, enfin, a poussé la discussion vers ce qui, à mes yeux, est le terrain stratégique de la prochaine décennie : la dimension numérique. Sa proposition — créer une alliance globale d’États neutres à partir de Genève, et faire de la Suisse non seulement un facilitateur mais un bâtisseur d’alternatives technologiques entre l’extrême-Orient et l’extrême-Occident — rejoint exactement la ligne du GCN.
C’est sur ce dernier point que je voudrais insister. Quand il s’agit d’indépendance, la Suisse a fait, historiquement, des choix qui n’étaient pas dictés par la rationalité économique pure. Nous protégeons à Genève des terres agricoles qui vaudraient des millions transformées en logements, parce que nous voulons être en mesure de nourrir notre population si nous étions coupés du monde. La génération de mes grands-parents a construit barrages et centrales nucléaires pour que nous ne dépendions de personne en matière d’énergie. Ces choix ont un coût. Ils ont aussi du sens.
Et ils nous rappellent une vérité simple : on ne peut pas être neutre sans être indépendant. Le Liban gagnerait beaucoup à être neutre — mais l’est-il vraiment, soumis à des interventions extérieures chroniques ? La neutralité, sans les capacités matérielles qui la rendent possible, n’est qu’une posture.
Mais quand nous sommes entrés dans le monde numérique, nous avons laissé tomber ce réflexe. Aujourd’hui, en Suisse, nous n’avons aucune indépendance stratégique technologique. Aucune. Nos infrastructures cloud, nos modèles d’IA, nos chaînes logicielles dépendent quasi intégralement de juridictions étrangères. Or si la souveraineté politique repose sur la souveraineté technique — et elle y repose de plus en plus — alors la neutralité du XXIe siècle exigera une indépendance numérique qu’il faut commencer à construire maintenant. C’est ce que Jean-Daniel Ruch a confirmé en évoquant la fragmentation en bulles cognitives : voyageant en Russie, en Chine, aux États-Unis ces douze derniers mois, il a dû à chaque fois changer ses applications. La connectivité globale recule. Le rôle des États neutres pourrait être précisément de tenter de recréer des passerelles.
Le rôle du Centre de Genève pour la Neutralité est de réunir des gens. Pas d’imposer une ligne, pas de servir un parti — la Suisse, dans son histoire, n’a jamais avancé par grands leaders solitaires guidant seuls la politique du pays sur cent ou deux cents ans. Elle a toujours avancé par des cercles de personnes capables de discuter franchement et de produire des idées partagées. Le débat du 15 avril est exactement cela : un espace où des positions différentes se rencontrent, où le désaccord est productif, et où chacun ressort avec des questions plus précises qu’en arrivant.
Quatre cents ans après son émergence, la neutralité suisse n’a pas terminé de se réinventer. Elle a simplement changé de terrain.