Et si la vraie menace de l’IA ne venait pas de “l’autre” ?

Publié le 17.12.2025

Depuis quelque temps, un discours s’impose dans les capitales occidentales, surtout aux États-Unis. On nous répète que l’Occident serait engagé dans une course effrénée contre la Chine pour dominer l’intelligence artificielle, et qu’une perte de cette course aurait des conséquences catastrophiques pour nos sociétés et nos valeurs. ce récit est simple, anxiogène, efficace, mais il présente une faille majeure, car il ne reflète pas la situation technologique mondiale. En revanche, il sert peut-être d’autres intérêts.

D’abord, essayons de comprendre ou nous en sommes. Selon plusieurs travaux, dont ceux de D. Kokotajlo, l’avancée de l’IA repose sur trois piliers. Le premier est le “compute”, la capacité brute de calcul nécessaire pour entraîner les modèles avancés. Le second est l’accès à une énergie abondante et stable, car chaque génération de modèles consomme des quantités croissantes d’électricité. Le troisième est le talent humain, indispensable pour concevoir, ajuster et superviser les systèmes. Sans compute, pas de modèles. Sans énergie, pas de compute. Sans talent, pas de progrès. Or pour ces trois piliers, les États-Unis disposent aujourd’hui d’un avantage structurel massif.

Les États-Unis possèdent environ cinq fois plus de puissance de calcul que la Chine, en grande partie grâce à Taïwan où TSMC produit, avec des équipements américains, les puces les plus avancées du monde. Sans ces composants, la Chine ne pas entraîner des modèles comparables. L’avantage américain repose aussi sur l’énergie. Leur mix immense permet d’alimenter des centres de données, avec des coûts bien en dessous de la Chine ou de l’Europe. Les États-Unis disposent en outre de centrales à gaz sous-utilisées, mobilisables rapidement. La Chine, elle, reste limitée par la saturation locale de son réseau et une forte dépendance au charbon. Quant au talent, les chercheurs de pointe en intelligence artificielle se trouvent majoritairement aux États-Unis, où convergent les meilleurs profils formés en Europe, en Inde ou en Chine.

Les chefs de la tech US parlent d’une menace existentielle et affirment que toute régulation ferait perdre la course, tandis qu’ils déploient un lobbying massif. Cette rhétorique n’est pas sans nous rappeler la guerre froide, quand le complexe militaro-industriel amplifiait la puissance soviétique pour obtenir des budgets. Présenter l’IA comme vitale permet de capter des contrats publics tout en freinant les garde-fous démocratiques.

La confrontation oppose moins Washington à Beijing que les géants du secteur aux institutions démocratiques. En Californie, la loi ambitieuse SB 1047 a été enterrée sous leur pression, remplacée par la TFAIA, une version vidée qui ne change presque rien aux pratiques des entreprises. Pourtant, les risques sont réels. Les dirigeants eux-mêmes admettent qu’une IA en roue libre pourrait menacer la sécurité mondiale, Sam Altman évoquant même un risque d’extinction. Comment justifier alors une stratégie qui accélère une course tout en menaçant la démocratie ?

La Suisse n’a pas besoin d’imiter la dérégulation US ni une rigidité asiatique. Elle peut choisir une voie technologique claire : investir dans le compute, sécuriser l’énergie, attirer les talents, tester les modèles de manière indépendante et exiger une transparence minimale. C’est ainsi qu’un pays ouvert et libéral peut encadrer l’IA sans l’étouffer, en renforçant à la fois la confiance et l’innovation.