Démocratie, IA et montée d’une politique du capital

Publié le 21.01.2026

(Article issu de mon intervention au panel The Age of Convergence à Davos)

Lors du Forum économique mondial à Davos, j’ai eu l’occasion de participer au panel The Age of Convergence, où nous avons discuté de la convergence entre les mondes physique, numérique et biologique, et de ses implications politiques, économiques et sociétales. Les réflexions que je partage ici prolongent directement cette discussion.

La Suisse est souvent présentée comme une démocratie modèle. C’est vrai, mais sous certaines conditions. Notre démocratie directe fonctionne parce que les citoyens se sentent économiquement en sécurité, impliqués et représentés. Historiquement, une classe moyenne forte a constitué le socle de la stabilité politique. Aujourd’hui, cet équilibre est sous pression. L’intelligence artificielle et l’automatisation transforment profondément la relation entre travail et capital. Pendant longtemps, nos systèmes politiques se sont structurés autour d’un clivage gauche droite et d’un compromis implicite entre revenu du travail et revenu du capital. Ce compromis s’affaiblit. Nous entrons dans un monde où le capital capte une part croissante de la valeur, tandis que le travail est structurellement mis sous pression.

Mon hypothèse est que le clivage politique évolue progressivement de gauche droite vers capital non capital. Nous observons déjà des signes de ce basculement. La croissance du PIB, de la productivité et des richesses peut coexister avec une répartition inégale des gains. Si les sociétés ne traitent pas cette fracture structurelle, la légitimité démocratique pourrait s’éroder. Polarisation, défiance et tensions sociales ne sont pas seulement des accidents idéologiques. Elles sont aussi les conséquences systémiques de transformations économiques profondes.

Une question de gouvernance devient alors centrale: qui définit les règles de la technologie.

Dans un monde idéal, un conseil international d’experts pourrait établir des cadres éthiques et de gouvernance partagés. Dans la réalité, ceux qui définissent les règles sont d’abord ceux qui construisent la technologie. Ils contrôlent l’infrastructure, le calcul, l’énergie, la donnée et les écosystèmes de talents. Aujourd’hui, cette capacité est fortement concentrée, notamment aux États Unis, même si la compétition mondiale s’intensifie.

L’Europe et la Suisse font face à un choix stratégique. Rester dépendantes d’infrastructures externes, ou construire les leurs. La souveraineté à l’ère numérique n’est pas un slogan. Elle repose sur des capacités concrètes: infrastructure, énergie, données, talents et normes. La souveraineté politique sans souveraineté technologique devient une illusion. Le monde physique, le monde numérique et, de plus en plus, le monde biologique convergent. Perdre de l’autonomie dans un domaine signifie en perdre dans les autres. La Suisse doit investir dans ses capacités d’intelligence artificielle, sa stratégie énergétique et son écosystème de talents, et approfondir sa coopération stratégique avec l’Europe. C’est le prix à payer pour inscrire nos valeurs dans la technologie, au lieu d’importer des règles et des modèles conçus ailleurs.

Ce constat ne relève pas d’un réflexe idéologique. Je viens d’une tradition politique de droite. Mais la souveraineté technologique est désormais un pilier de la souveraineté nationale. Sans elle, la démocratie devient plus fragile.