(Article paru dans l’Agefi du 16 avril 2026)
Depuis plusieurs mois, la Suisse fait face à un afflux accru de capitaux étranger dans un contexte de tensions géopolitiques. Le franc suisse a ainsi gagné près de 13% face au dollar en 2025 et atteint début 2026 un plus haut depuis plus de dix ans, confirmant son rôle de valeur refuge.
Le phénomène est réel, mais difficile à quantifier précisément. Les données publiques arrivent avec retard, rendant l’analyse partielle. En revanche, la Banque nationale suisse dispose d’une visibilité quasi immédiate sur l’évolution agrégée des dépôts, permettant de détecter rapidement des variations inhabituelles. Autrement dit, le débat public manque encore de chiffres consolidés. Mais les institutions, elles, savent. Il serait toutefois erroné de ne voir dans cet afflux qu’un danger. Ces capitaux traduisent d’abord et surtout une confiance persistante dans la stabilité institutionnelle suisse, dans son cadre juridique et dans la solidité de son secteur financier. L’opportunité est réelle. A condition d’être maîtrisée.
Le problème est potentiellement ailleurs.
Cet afflux de capitaux ne pose pas seulement une question économique. Il soulève un risque politique et réputationnel majeur. Dans un environnement marqué par des régimes de sanctions complexes, notamment de la part de l’Union européenne et des Etats-Unis, l’entrée de fonds problématiques peut exposer la Suisse à des tensions diplomatiques directes. L’affaire récente de MBaer Merchant Bank, dont la licence a été retirée pour des manquements graves liés à des contournements de sanctions, en est une illustration concrète.
«Cette attractivité ne peut fonctionner que si elle s’accompagne d’une exigence claire: distinguer les flux légitimes des flux problématiques»
Nicolas Ramseier
Le risque est simple: soit la Suisse est perçue comme laxiste, soit comme incapable de contrôler son système. Dans les deux cas, elle perd en crédibilité. Et le timing est particulièrement mauvais, alors que le pays est engagé dans des négociations sensibles avec ses partenaires. Cette vulnérabilité est renforcée par un facteur structurel souvent sous-estimé: la Suisse applique généralement les sanctions internationales avec un certain décalage, créant temporairement des zones grises exploitables. A cela s’ajoute un coût macroéconomique réel. L’afflux de capitaux n’est pas neutre. L’appréciation du franc complique la politique monétaire, pèse sur les exportations et accentue les pressions déflationnistes. Le sujet est donc juridique, éthique et économique.
La bonne nouvelle, c’est que les outils existent déjà. La mauvaise, c’est que la question n’est plus technologique. Elle est opérationnelle. Il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux instruments, mais de mieux utiliser ceux qui existent. L’objectif est clair: détecter les risques avant qu’ils ne deviennent publics ou systémiques.
La Suisse doit continuer à attirer les capitaux. C’est au cœur de son modèle. Mais cette attractivité ne peut fonctionner que si elle s’accompagne d’une exigence claire: distinguer les flux légitimes des flux problématiques. Autrement dit, une ligne simple mais non négociable: attractivité oui, opacité non. Enfin, la responsabilité est collective, mais elle n’est pas uniforme. Si le cadre global est solide, certaines dérives relèvent de défaillances institutionnelles isolées, que la supervision doit être capable d’identifier plus rapidement.
En conclusion, la Suisse se trouve à un moment charnière. L’afflux actuel de capitaux peut renforcer sa position dans un monde instable. Mais mal géré, il peut aussi fragiliser durablement sa crédibilité.